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Antiracisme : la roue tourne

Henri Goldman

· BRUXELLES

Dimanche 7 juin 2020. À Bruxelles, devant le Palais de Justice, à l'unisson avec d’autres villes dans le monde, il s’est peut-être passé quelque chose d’historique. On a assisté au plus grand rassemblement antiraciste de mémoire belge et ce fut à l’initiative de petits groupes largement inconnus et sans expérience. D’autres associations, nettement plus expérimentées, n’y étaient jamais arrivées. Un nouveau logiciel antiraciste émerge, dans la douleur et une certaine confusion. Mais la roue de l’Histoire ne s’arrêtera plus.

En janvier 2015, pour la revue Politique, j’avais rédigé une esquisse de la « mutation de l’antiracisme » qui se déroulait déjà sous nos yeux, pour tenter de réinsérer la séquence actuelle dans l’histoire longue. (Ici en version complète.) Quelques extraits.
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Mutation de l’antiracisme

Le racisme existe depuis que l’homme blanc a été confronté aux peuples « indigènes ». La fameuse controverse de Valladolid (1550) trancha que les Indiens d’Amérique avaient bien une âme. Ce qui n’empêcha ni l’esclavage ni la colonisation. Mais il faudra encore attendre plus d’un siècle et demi après la Révolution française pour que la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 ne soit plus seulement « for White only ». […] À la fin du XIXe siècle, l’affaire Dreyfus traça les contours de l’antiracisme contemporain dans l’espace culturel français. Dreyfus était un militaire patriote jusqu’au bout des ongles. Sa religion était volontairement discrète, la Révolution française ayant émancipé les Juifs avec la contrepartie qu’ils abandonnent leurs particularismes trop visibles. Cette exigence plus ou moins explicite d’assimilation restera la marque de l’antiracisme à la française. […]
 

En 1945, la révélation des crimes nazis va universaliser la conscience antiraciste. Le principe de l’égalité de « tous les êtres humains » sera inscrit dans la Déclaration universelle des droits de l’Homme de 1948. Cette évolution aboutit en France à la création du Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples (Mrap) […] En Belgique francophone, le Mouvement contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie (Mrax) partagera la même inspiration […] : on mettra en avant la commune humanité et le creuset démocratique qui devrait conduire à une lente assimilation sans contrainte.

Cette caractéristique est datée. En 1966, quand le Mrax prend sa forme actuelle d’ASBL, l’immigration extra-européenne est à ses débuts [1]. Les nouveaux migrants qui arrivent alors massivement du Maroc et de Turquie ne disposent d’aucune arme pour défendre leurs droits, n’ayant ni la nationalité belge, ni une connaissance suffisante de la langue, ni une position socio-économique solide qui leur permette de prendre des risques. Or, leur nombre croissant alimente un racisme qui vise désormais principalement ces immigrés-là qui eurent bien besoin, pour s’en défendre, de l’engagement de la partie la plus éclairée de la société d’accueil. Celle-ci mit naturellement en œuvre son logiciel universaliste-intégrateur, sans pouvoir se départir du paternalisme inhérent à cette position.

Années 1970 : le retournement

En 1974, la crise économique mit fin aux possibilités d’ascension sociale des « immigrés » dont beaucoup se retrouvèrent coincés dans les strates inférieures de la pyramide sociale. Puis, dans les années 1980 et 1990, une nouvelle génération « issue de l’immigration » émergea. Elle est née belge et a grandi immergée dans la culture de ce pays. Elle dispose des armes qui manquaient à la génération précédente pour prendre son sort et ses luttes directement en main. Mais la perspective de l’égalité sociale s’est éloignée, favorisant la montée de revendications de type identitaire. Ce phénomène a été bien analysé par la philosophe américaine Nancy Fraser : les groupes dominés le sont souvent à plusieurs titres et leur chemin d’émancipation combine des « luttes de redistribution » et des « luttes de reconnaissance ». Il y a un lien entre les deux : les luttes de reconnaissance prennent d’autant plus de place que les luttes de redistribution n’aboutissent pas.

Cette nouvelle affirmation d’une jeunesse émancipée issue de l’immigration du travail a transformé le champ de l’antiracisme contemporain. Le désir, totalement légitime même s’il ne s’exprime pas toujours selon les règles de la bienséance académique, de cette jeunesse de ne plus déléguer la défense de ses intérêts à des « Blancs » sympathiques débouchera sur quelques conflits de légitimité dont les convulsions du Mrax furent un symptôme. […]

Il importe désormais de reconnaître le rôle prépondérant des groupes concernés, selon le vieux principe féministe « Ne me libère pas, je m’en charge ».

[…] Une certaine forme d’antiracisme a vécu. Il importe désormais de reconnaître le rôle prépondérant des groupes concernés, selon le vieux principe féministe « Ne me libère pas, je m’en charge ». Un mouvement antiraciste performant doit pouvoir se déployer selon deux axes convergents : d’une part, à travers des associations de minorités ethnoculturelles qui prennent en charge la lutte pour leurs droits, d’autre part, à travers des grandes organisations démocratiques progressistes (comme les syndicats) qui inscrivent la lutte contre les discriminations à l’intérieur d’un champ plus large de luttes pour l’égalité. On pressent que ces axes ne convergeront pas spontanément. Mais s’ils ne devaient pas y arriver, le pire n’est pas exclu. »
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Cinq ans plus tard, j'ajoute ceci. Cette convergence est plus nécessaire que jamais pour établir un rapport de forces suffisant afin d'avancer sur le chemin d'une effective égalité en droit et, j'insiste, en dignité. À Bruxelles, ne fut-ce que pour des raisons démographiques, cette question est incontournable. Mais il y a du chemin, tant la gauche traditionnelle, dans ses différentes composantes, continue à considérer le racisme structurel comme une question accessoire par rapport aux classiques luttes sociales colorblind, ainsi qu'en témoigne sa position insupportablement paternaliste sur la « question du foulard ». Cet aveuglement lui explosera à la figure le jour où la jeunesse des quartiers populaires lui aura complètement tourné le dos.

[1] Les conventions belgo-marocaine et belgo-turque qui ouvrent la voie à l’immigration de travailleurs de ces deux pays ont été signées en 1964.

Lire aussi De l’antiracisme des “Blancs” (2015) sur le site de la revue Politique.

Photo en manchette piquée à You Ness.

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