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Chanson et société : de Behar à Béart 

Henri Goldman

· EUROPE

Brassens, Brel… et Béart. Guy Béart était le troisième « B » majuscule de la chanson française à son âge d'or, avant qu’elle ne subisse l’assaut des musiques anglo-saxonnes puis des « musiques du monde » et qu’elle se soit depuis complètement reconfigurée.

Des trois, Béart semblait assurément le plus franco-français. Il avait d’ailleurs, avant que ça devienne à la mode, enregistré deux disques des « très vieilles chansons de France » (1966 et 68). Il rendit ainsi un fier service à toutes les troupes scoutes de France et de Navarre qui avaient déjà fait de sa chanson L’eau vive (1958) un standard absolu. Et pourtant, Guy Béart (1930) était un véritable métèque, dans le sens qu’avait donné à ce mot Georges Moustaki, son cadet de quatre ans, en retournant le stigmate attaché à ce substantif. Comme lui, il était né en Égypte, au Caire (Moustaki à Alexandrie) d’un père signalé par Wikipedia « de confession catholique », mais dont le nom, David Behar-Hassan (légèrement modifié par la suite en « Béhart-Hasson »), suggérait d’autres origines. Quant à sa mère, Amelia Taral, elle était « de confession juive ». On n’en saura pas plus. Guy Béart fréquenta le collège international de Beyrouth pendant la guerre et n’arriva en France qu’à la Libération où il fera la carrière qu’on sait. Jamais il ne fera allusion dans son œuvre à cette histoire familiale méditerranéenne.

Le destin personnel de toutes ces personnes fut marqué par l’exil et la guerre. Ce n'est pas rien. Et pourtant, elles mirent un point d’honneur à n’en rien laisser transparaître dans leur carrière d’artiste.

Si je l’évoque ici, c’est parce qu'Emmanuelle Béart fait en ce moment la promotion d’un disque de reprises des chansons de son père qu’elle a produit. Mais j’aurais pu en évoquer d’autres dans la même veine. Comme Jean Ferrat (1930), l’auteur des impérissables Ma France et La montagne, dont le père, Mnacha Tenenbaum, immigré de Russie en 1905, porta l’étoile jaune et fut assassiné à Auschwitz [1]. Ou Barbara (1930, encore), enterrée au cimetière juif de Bagneux, née d’un père juif alsacien et d’une mère juive immigrée de Moldavie. Ou la grande Mireille (1906), dont le Petit Conservatoire de la chanson vit défiler Françoise Hardy, Alain Souchon et Julien Clerc, fille de Hendel Hartuch, Juif polonais immigré et « pelletier à domicile » (un genre de fourreur, j’imagine) et de Mathilda Rubinstein, Juive d’origine britannique. Ou Pierre Barouh (1934), « peut-être le Français le plus brésilien de France » (Samba Saravah), qui se prénommait en réalité Elie et dont les parents, Juifs originaires de Turquie, vendaient du tissu sur les marchés de Levallois-Perret, en banlieue parisienne. Ou Richard Anthony (1938) (J’entends siffler le train), alias Ricardo Abraham Btesh, né également au Caire et fils du Juif syrien Ezar Ibrahim Btesh. Ou Francis Lemarque, le chantre du Paris populaire, alias Nathan Korb, fils de Joseph, Juif polonais, et de Rosa, Juive lithuanienne morte à Auschwitz. Ou encore Sacha Distel, Michel Polnareff, Joe Dassin… Le destin personnel de toutes ces personnes fut marqué par l’exil et la guerre. Ce n'est pas rien. Et pourtant, elles mirent un point d’honneur à n’en rien laisser transparaître dans leur carrière d’artiste. Comme si, pour percer, il fallait se montrer encore plus français que les Français « de souche ».

Assimilation à la française

Tous ces artistes ne s'étaient évidemment pas concertés. Mais ils s’inscrivaient tout naturellement dans le logiciel de l’assimilation à la française : la République est accueillante avec les personnes qui souhaitent la rejoindre, à la condition expresse qu’elles se coulent dans le moule, qu'elles ne la ramènent pas avec leurs petites différences, qu'elles se choisissent un nom d’artiste bien de chez nous et célèbrent Paris dans leurs chansons comme si c'était depuis toujours le nombril de leur monde.

Dans les années 1970, le réveil des régionalismes a mis fin à cette injonction. Désormais, on pouvait être Breton et Occitan sur scène. Et aussi Kabyle, Antillais ou Juif. Dans le monde artistique, la névrose française de l’altérité cessa d'opérer [2]. À la suite de Georges Moustaki, le fait d’arborer une origine exotique est même devenu un atout valorisable sur un marché qui s’ouvrait de plus en plus à la diversité culturelle. Il fut acté qu'une langue, en l'occurence la langue française, ne saurait plus être le véhicule exclusif d’une seule culture standardisée, mais qu'elle pouvait être investie par plusieurs cultures et sous-cultures. C’est même une caractéristique du cosmopolitisme moderne, dont Bruxelles est un exceptionnel laboratoire.

Pourquoi vous parler de ceci au moment où, à la suite du meurtre de George Floyd, on s'interroge sur la nature exacte du racisme dans notre société ? Parce que ce qui est vrai dans le monde relativement protégé du show business ne l’est toujours pas dans la société globale. En France et dans ses provinces culturelles comme la demi-Belgique, il est toujours mal vu de vouloir tracer sa route en s’appuyant sur des ressources culturelles propres – une mémoire, des traditions, une religion – ce qui vous vaut à tous les coups un procès en communautarisme. Dans cette demi-Belgique, un arrêt tout frais de la Cour constitutionnelle concernant le port de signes convictionnels (lisez : du foulard porté par les femmes musulmanes) dans les Hautes écoles vient de confirmer le droit des pouvoirs publics de réglementer comme bon leur semble la tenue de personnes majeures, sous prétexte d’en protéger d’autres – qui n’ont rien demandé – de « pressions sociales » non autrement définies. Un tel droit n’existe nulle part en Europe. Même pas dans la Flandre de la N-VA, même pas en France, où de tels interdits sont strictement limités aux lycées et collèges. Et la Ville de Bruxelles s'en réjouit !

Il faut le redire : on n'émancipe jamais des personnes de l'extérieur, en les traitant en éternelles mineures. Malgré l'apparent consensus dans ce qui se dit et s’écrit en ce moment sur la colonisation, certain·es n’ont toujours pas compris que le paternalisme n’est que l’autre face, tout aussi insupportable, de la domination et du mépris.

[1] Ferrat n'y fait pas allusion dans sa chanson Nuit et brouillard, une chanson unanimiste – « Ils s’appelaient Jean-Pierre, Natacha ou Samuel, certains priaient Jésus, Jéhovah ou Vishnou » – où la singularité du destin juif a disparu.

[2] Dont j’ai suggéré une explication dans mon essai Le rejet français de l’islam (2012).

Cette réflexion constitue le point de départ de mon spectacle La chanson de Sarah. Jetez un coup d’œil sur son site. Et écrivez-moi s’il vous donne envie de nous inviter.

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