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Israël : l'exode des justes

Henri Goldman

· MONDE

« Tous mes amis sont partis / Mon cœur a déménagé… » (Michel Berger).

Cette rengaine m’obsédait en parcourant cet article de Shany Littman dans Haaretz – le journal de référence de la presse israélienne. Elle y égrène la noria des activistes et universitaires qui ont fini par quitter Israël par impossibilité morale d'y rester. En voici quelques extraits, en vrac, dans leur traduction française :

«Je devais sauver mon fils du système israélien d’éducation nationaliste et militariste […]. Je me souviens des années où il y avait un sentiment que le conflit pourrait se résoudre et qu’il y aurait peut-être la paix, mais ce sentiment n’a pas existé très longtemps. C’est un sentiment de désespoir permanent qui ne cesse de croître» (Eitan Bronstein, qui vit désormais à Bruxelles). «Je ne vois pas d’horizon politique et j’ai deux fils, avec tout ce qui peut s’ensuivre si on élève ses fils en Israël […]. Le racisme au quotidien crée un lieu où je me sens étranger […]. Le dialogue au sein d’Israël, qui était ouvert et dont j’étais fier, a changé» (Neve Gordon). «Si vous considérez carrément la situation politique en Israël, en sus du projet colonial en Cisjordanie et du fait qu’Israël est en train de devenir un État d’apartheid, la question qui se pose alors est de savoir ce que vous voulez pour vous-même et vos enfants» (Haïm Yacobi). «J’ai perdu l’espoir qu’il soit possible de changer les choses de l’intérieur, de sorte que je n’ai pas le sentiment de pouvoir encore faire quelque chose si j’y étais restée […]. Je préfère vivre et élever des enfants dans un endroit où mon appartenance étrangère engendrera parfois des antagonismes, plutôt que dans un endroit où je fais partie du camp qui est raciste à l’égard de l’autre» (Hagar Kotef).

Image de la Nakba : réfugiés palestiniens dans la région de Tulkarem, CICR 1948, repris par Orient XXI.

Ils et elles ont été l’âme de petits groupes – Ta’ayoush, Zochrot, B’Tselem, Breaking the Silence, Coalition of Women for peace, Machsom Watch, Yesh Gvul… – assurément très minoritaires, mais qui maintenaient la flamme de la possibilité d’une coexistence dans l’égalité en droit et en dignité entre Juifs israéliens et Arabes palestiniens, sans domination des uns sur les autres. Des femmes et des hommes courageux, mais à l’impossible nul n’est tenu. Que faire quand on a perdu tout espoir de changement dans un délai raisonnable, quand on n’a pas renoncé à vivre dans une société qui soit en accord avec ses valeurs, quand des accusations infamantes à votre égard («traître à ton peuple», «Juif honteux», «suppôt des terroristes») s’expriment sans retenue et tentent de conditionner vos propres enfants ?

Que faire quand on a perdu tout espoir de changement dans un délai raisonnable, quand des accusations infamantes à votre égard s’expriment sans retenue et tentent de conditionner vos propres enfants ?

Bien sûr, ce départ est l’aveu d’un échec. «Quand tous les dégoûtés seront partis, il ne restera que les dégoûtants», aimait dire un personnage de la vie politique belge. En Israël, on y est presque et c’est dur pour ceux et celles qui restent. Aujourd’hui, même dans l’Amérique de Trump, on respire mieux : «Quand vous vous opposez au régime des États-Unis, vous n’êtes pas seul. Vous faites partie d’une masse importante, active et créative. Je puis en parler avec les étudiants en toute liberté. Dans mes dernières années en Israël, je sentais que lorsque je parlais de politique à l’université, on me regardait comme si j’avais été un ovni» (Adi Ophir).

On peut y aller cash

Ce départ témoigne de l’inexorable dérive de la société israélienne qui fut longtemps un espace de liberté et de créativité, y compris à l’intérieur du monde sioniste. Mais cette dérive dit aussi quelque chose du côté sombre de la nature humaine : quand vous jouissez de privilèges conquis sur le dos d’un autre peuple et que rien ni personne ne vous le conteste, qu’est-ce qui pourrait vous pousser à y renoncer de votre plein gré ? Étant donné la faiblesse palestinienne, la lâcheté européenne sur un vieux fond de culpabilité, l’inefficacité des institutions internationales, le soutien sans faille des nouveaux amis – Trump, Orban, Bolsonaro, Modi, les néofascistes européens et les évangélistes américains ainsi que, depuis peu, les monarchies pétrolières arabes focalisées par leur bras de fer avec l’Iran : pourquoi se gêner ? La conscience nationale israélienne, comme construction idéologique et sociale moderne, n’a pu émerger que sur base de la dépossession d’un autre peuple. À part une minorité de purs cyniques, les Israélien·nes ont préféré ne pas le savoir, en se gargarisant pour se donner bonne conscience d'un «processus de paix» qui n’a en réalité jamais existé.

Ce n'est plus la peine aujourd’hui : tous les masques sont tombés, on peut y aller cash.

En quittant Israël, ces résistant·es n'ont pas l'intention d'abandonner leurs engagements. Ils et elles retrouveront dans la gola (en hébreu : la terre de l'exil, c'est-à-dire tout ce qui n'est pas Eretz Israël, la terre d'Israël) d'autres Juifs, d'autres Juives, qui n'ont jamais adhéré à la légende dorée de la rédemption juive en Palestine et ne se sentent pas concerné·es par un «mouvement de libération nationale» (le sionisme) qui ne les a jamais libéré·es de rien. Pour qui vivre en diaspora n'est pas un exil, mais le mode le plus naturel qui soit de l'existence juive. Et pour qui le slogan «Notre peuple d'abord» est aussi insupportable en hébreu qu'en français ou en néerlandais. J'en suis.

Post scriptum. Un ami me fait remarquer que mon titre est problématique : tous les «justes» n'ont pas la possibilité de partir ni de retrouver un emploi dans de bonnes conditions, notamment dans une université américaine. C'est exact. Les personnes citées font partie pour la plupart d'entre elles d'une certaine «élite intellectuelle ashkénaze» et sont de ce fait des privilégiés relatifs. C'est l'angle choisi par l'article du Haaretz qui est le point de départ de mon billet, mais aussi sa limite. La fracture qui sépare, en Israël, cette élite d'origine européenne de la grande masse des Mizrahim (les Juifs israéliens issus du monde arabe) traverse aussi l'opposition anticolonialiste.

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