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L’affaire du bois de la Cambre

Henri Goldman

· BRUXELLES

À l’heure de la rentrée, la crise politique sur fond de pandémie n’empêche pas que Clochemerle reprenne ses droits. La preuve : grosse polémique entre la Ville de Bruxelles et la commune d’Uccle – enfin, son bourgmestre, le libéral Boris Dillès, en l’occurrence pas suivi par Ecolo, son partenaire de majorité – à propos du bois de la Cambre (ci-dessous, autour du point rouge). Le bourgmestre d’Uccle (en bleu sur la carte) est très remonté contre l’«extrémisme» cycliste dont ferait preuve Philippe Close, le bourgmestre socialiste qui siège à la Grand-Place. Celui-ci aurait pris une mesure unilatérale de fermeture du bois aux voitures sans même consulter les représentants des autres riverains, dont lui-même. Si on l’avait consulté, il aurait défendu une position plus «équilibrée», conforme à la sociologie de sa commune plutôt bourgeoise et bien motorisée, et aux positions de son parti qui y est bien implanté.

«La ville» ou «la Ville» ?

On fait ici une pause, pour que les lecteurs peu familiers du vocabulaire institutionnel belge puissent suivre. Le bois de Cambre est considéré comme le «poumon vert de la capitale». Ce morceau de la forêt de Soignes est un équipement urbain de première importance qui doit pouvoir profiter à quiconque habite dans «la ville». Or, notez bien ceci: «la ville» de Bruxelles – avec une minuscule à «ville» –, soit cet ensemble de bâtiments, de rues et de places qui s’étend de façon continue jusqu’à la campagne environnante au centre de la Belgique et compte 1211026 habitants au 1er janvier 2020, ce n’est pas «la Ville», avec une majuscule bien ronflante. Celle-ci, qui ne compte que 185000 habitants, soit 15% de l’ensemble mais qui s’appelle aussi Bruxelles, n’est que la plus peuplée des 19 communes dont l’assemblage forme, non pas «la ville» selon le sens commun qui n'a pas d'existence égale, mais «la Région de Bruxelles-Capitale», selon une terminologie bien ambigüe, puisque la capitale constitutionnelle de Belgique n’est qu'une petite fraction de cette «Région», à savoir «la Ville» de Bruxelles avec majuscule qui, avec ses 185000 habitants, n’est pourtant que la cinquième commune du pays par sa population.

C’est «la Ville» qui héberge les institutions européennes et qui est donc seule «capitale de l’Europe».

Et donc, c’est «la Ville» qui gère seule le bois de la Cambre, qui se trouve sur son territoire. Par annexions successives, «la Ville» (en noir sur la carte) a absorbé, au fil du temps, au sud le couloir de l’avenue Louise qui la relie au bois de la Cambre et coupe en deux la commune d’Ixelles (en vert sur la carte), au nord l’ancienne commune de Laeken où réside le roi, à l'est le quartier européen et au nord-est les zones excentrées de Haren et Neder-over-Hembeek. Plus rien à voir avec «un pouvoir de proximité», comme aiment argumenter les partisans jaloux de l’autonomie communale. C’est aussi «la Ville» qui est seule aux manettes du plateau du Heysel et du parc des expositions, du port de Bruxelles et du dossier du stade national, dont l'utilité sociale la dépasse pourtant largement. C’est «la Ville» qui héberge les institutions européennes et qui est donc seule «capitale de l’Europe» (appellation non contrôlée). Sur tous ces points, elle peut se concerter avec d’autres autorités, mais rien ne l’y oblige.

En mars 2018, en vue des élections communales, le think tank Aula Magna avait invité la crème du monde politique bruxellois à débattre d’une proposition simple : défusionner «la Ville» de Bruxelles, qui serait réduite au «pentagone», pour équilibrer un tant soit peu la structure administrative de «la ville». Une mesure qui peut se prendre entre Bruxellois et n’implique aucun marchandage avec le nord et le sud du pays, puisque c’est la Région qui a la tutelle sur les communes. Peu de temps auparavant, Zakia Khattabi, alors coprésidente d’Ecolo, avait souhaité pouvoir «réécrire Bruxelles à partir d’une page blanche». L’imprudente ! Cette déclaration séduisit pourtant de nombreux militants urbains, mais elle n’eut aucune suite. Trop d’intérêts croisés en jeu, trop de baronnies à préserver. Dans les campagnes électorales qui suivirent, plus aucun parti, et pas non plus le sien, ne s’est risqué à mettre en cause les frontières communales qui font de la première ville du pays un enchevêtrement absurde de compétences qui se marchent sur les pieds. Ce silence était-il un prix à payer pour entrer dans les majorités ? Les partis qui constituent aujourd’hui la majorité à «la Ville» (PS, Ecolo et Défi) assument-ils d’être à la tête d’un monstre démocratique? Sont-ils en phase avec leur propre parti au niveau régional, puisque ce sont les mêmes partis qui y siègent? Je tends l’oreille, mais je n’entends rien…

Dans une ville organisée logiquement, l’affaire du bois de la Cambre n’aurait jamais eu lieu. Balayons devant notre porte : la «lasagne bruxelloise» qui alourdit son fonctionnement au-delà de toute mesure et alimente le désenchantement citoyen, ce n’est pas seulement «la faute des Flamands».

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