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Le masque et le niqab

Henri Goldman

· BELGIQUE

Dans quelques jours, ce sera l’anniversaire d’un épisode peu glorieux de la vie politique belge. Le 1er juin 2011, au terme d’un débat passionné qui se déroula en pleine hystérie antimusulmane, le Parlement belge vota une loi punissant d’une amende et d’une peine d’emprisonnement «ceux (masculin universel) qui, sauf dispositions légales contraires, se présentent dans les lieux accessibles au public le visage masqué ou dissimulé en tout ou en partie, de manière telle qu’ils ne soient pas identifiables». Dans les débats, il fut affirmé que, chez nous, la relation interpersonnelle passe par la rencontre des visages, que celle-ci fait partie de notre contrat social implicite et qu’en conséquence, il devrait donc être interdit de s’y soustraire. C’est le député de Liège Daniel Bacquelaine (MR) qui avait mené la charge. Devant une assemblée impressionnée par l’étendue de son bagage philosophique, il cita Emmanuel Levinas que plus personne ne lisait : «C’est par le visage que se manifeste l’humanité». Son collègue Georges Dallemagne (CDH) renchérissait, un étage plus bas, citant Élisabeth Badinter : «Une personne qui cache son visage s’exclut du champ social» sous les applaudissements des députés du VB qui revendiquaient la paternité de la mesure. Elle fut votée à l’unanimité (moins deux abstentions) des 138 députés présents et Daniel Bacquelaine fut récompensé trois ans plus tard pour ce fait d’armes en devenant ministre des Pensions dans le gouvernement Michel I.

Tout ça pour quelques dames qui déambulaient dans les rues couvertes d’un niqab, ce vêtement d’origine saoudienne couvrant intégralement le corps et le visage. Une tenue étrange sous nos latitudes qui ne faisait pourtant de mal à personne mais qui, pour le législateur, devait absolument faire sans tarder l’objet d’une loi d’exception. Denis Ducarme (MR), coauteur du projet de loi (et qui dut pour sa part attendre 2017 avant de devenir ministre) se réjouit alors du «signal fort adressé aux islamistes» par le biais d’un interdit légal que la Belgique fut le deuxième État européen à prendre, un an après la France, et qui s'est encore étendu depuis au Luxembourg et, plus récemment, à la Bulgarie (2016), à l'Allemagne (2017), au Danemark (2018) et — symboliquement – aux Pays-Bas (2019).

photo Pixabay, libre de droits

Neuf ans plus tard, des hommes et des femmes déambulent dans les rues «le visage masqué ou dissimulé […], de manière telle qu’ils ne soient pas identifiables». Oublié Levinas, ignorée Badinter. Cela se passe avec l’encouragement des autorités, et personne ne songe évidemment à les verbaliser. Pour la Police fédérale, interpelée à ce propos, «il faut faire preuve de discernement entre la loi et l’interprétation de la loi» (RTBF, 2 mars 2020). Question de bon sens. Tout le monde savait qui était visé par la loi du 1er juin 2011. On ne pouvait juste pas le dire dans un texte légal, pour éviter de tomber sous le coup de la législation anti-discrimination. Le «bon sens» permettait déjà de ne pas sanctionner les tenues de ski un peu couvrantes, les grosses lunettes de motard combinées avec les grosses écharpes, les cagoules des cyclistes en hiver. Là, du coup, il n’était plus question de la rencontre des visages. Quant au contrat social implicite, il ne risquait pas d’être rompu sur les pentes de Courchevel.

Le discernement «entre la loi et l’interprétation de la loi», la police le pratique tous les jours. En vertu de quoi elle vérifie plus souvent l’identité d’Abdel que celle de Gonzague. Mais, mettons-nous à sa place, faire preuve de discernement est parfois bien compliqué. Regardez cette photo. Est-il évident que la dame de droite porte un masque sanitaire ? N’est-ce pas plutôt un subterfuge pour se balader en niqab sans en avoir l’air ? Ne faudrait-il pas la soumettre à un interrogatoire poussé pour savoir si ce masque ne serait pas un peu islamique, comme d’ailleurs ses grosses lunettes noires ? Je badine, bien sûr.

Ne pas pouvoir échanger un sourire, réduire la relation humaine à de la communication utilitaire, c’est vraiment le pire.

Je le dis tout net : je déteste ce masque dont le virus semble faire une nouvelle norme sociale. Ne pas pouvoir toucher les corps de mes frères et sœurs humain·es est déjà une souffrance. Tant qu’à faire, respecter la social distancing ne me semblait pas trop pénible. Mais ne pas pouvoir échanger un sourire, réduire la relation humaine à de la communication utilitaire, c’est vraiment le pire.

Le jour béni où on pourra à nouveau s’en passer, j’imagine bien que de nombreuses personnes continueront à le porter en rue, comme en Asie. Ce qui introduira dans l’espace public une nouvelle forme de diversité que personne n’est obligé d’apprécier, mais qu’on se fera un plaisir d’accueillir, «en interprétant avec discernement» la loi du 1er juin 2011. Ça aidera, je l’espère, à en accepter d’autres, qui sont toujours ostracisées dans certaines fonctions pour des raisons qui sembleront tellement incongrues au terme de la période que nous traversons. Savez-vous qu’aujourd’hui encore, la Stib (la société bruxelloise des transports publics), qui a du mal à recruter du personnel féminin, continue à interdire à ses conductrices de se couvrir la tête d’un foulard ?

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