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Querelle : cette hypocrite “mixité sociale”

Henri Goldman

· BRUXELLES

Le quartier de la Querelle, au sud du Pentagone bruxellois, ne colle pas à l’image pittoresque du reste des Marolles autour de la place du Jeu de balle distante d’à peine cent mètres. Une architecture fonctionnelle défraîchie des années 1950 (photo en manchette) lui évite la fréquentation des touristes. Il y a quelques jours, on y a dénombré deux voitures incendiées, une crèche caillassée, des cocktails Molotov lancés contre des pompiers. Le bourgmestre de la Ville de Bruxelles, descendu sur les lieux, s’émeut dans La Libre qui titre en encadré “Philippe Close prône davantage de mixité socio-économique”. C’est à ce titre que ce billet réagit.

C'est devenu un réflexe conditionné. Chaque fois qu’il y a des incidents dans des quartiers populaires du centre, on ressort cette tarte à la crème de la mixité sociale comme potion miracle. Les pouvoirs publics investissent dans ces quartiers pour les équiper en services publics de proximité. Mais, en même temps, ils laissent entendre qu’une injection de classes moyennes aisées là où se concentrent les personnes précaires pourrait y apaiser les tensions et y réduire les incivilités, les premières se chargeant sans doute de civiliser les secondes. Alors que ce serait exactement l’inverse : toutes les tensions sociales seraient exacerbées.

Ni possible, ni désirable

Comment rendre un quartier populaire plus “mixte” ? La méthode est éprouvée : en montant des projets immobiliers avec un peu de logements sociaux et beaucoup de logements “moyens” inaccessibles aux gens du cru. Ces opérations sont généralement montées sur les dernières friches urbaines disponibles au sein des quartiers les plus denses de la ville qui manquent déjà cruellement d’espaces verts et où les gens étouffent dans leurs logements trop exigus. Accessoirement, et objectif collaléral de la manœuvre, l’arrivée espérée de nouveaux habitants solvables fera du bien aux finances communales.

Mais ça ne marche jamais comme ça ! Nulle part on n'a réussi à mettre en œuvre une véritable mixité sociale dans les quartiers. Les classes moyennes “blanches” n’ont pas envie de se mélanger aux pauvres “basanés” dont elles ne partagent pas les normes de consommation et de comportement dans l'espace public. Et les pauvres n’ont pas non plus envie de se mélanger aux bourges… parce qu’ils n’ont pas envie d’être quotidiennement confrontés à leurs voitures de société rutilantes qui viendraient se garer à côté de leurs caisses pourries, à leurs boutiques aux produits impayables pour eux, aux loyers dont les montants explosent, à la spéculation foncière qui finira par les chasser de chez eux. Soit, pour résumer, à cette injustice radicale qu’est l’inégalité sociale et dont ils ne voient pas pourquoi ils devraient lui faire bon accueil. La pente naturelle d'une telle politique de “mixité” décrétée, si elle n'est pas menée avec d'infinies précautions, c'est l'embourgeoisement inéluctable des quartiers populaires et l'exode de leurs habitants actuels hors de la ville. Par exemple sur l'axe industriel Tubize-Vilvorde où le phénomène est déjà bien avancé.

Les pauvres n’ont pas envie d'être confrontés à cette injustice radicale qu’est l’inégalité sociale et dont ils ne voient pas pourquoi ils devraient lui faire bon accueil.

La mixité sociale, soit le mélange de riches et de pauvres, dans les quartiers et les écoles, ne peut que rendre encore plus visible – et donc encore moins supportable – qu’il y a dans la société des dominants et des dominés. Les premiers iront s’encanailler dans les gargotes à couscous où les seconds feront le service et la plonge. À l’école, les enfants des premiers auront systématiquement de meilleures notes que les enfants des seconds, ce qui renforcera l’idée que les hiérarchies sont bien naturelles.

Le discours de la mixité sociale part du principe que la diversité sociale est un donné et qu’on doit faire avec. Mais non. Si la diversité culturelle est vraiment une richesse de notre société, la “diversité socio-économique” – un euphémisme pour naturaliser l’inégalité sociale – est un malheur et il ne saurait être question de renoncer à la réduire.

De fait, ce discours prend complètement la question à l’envers. Car plus il y aura d’inégalité sociale, moins il y aura de mixité. Ce n’est pas moi qui irai faire des reproches aux habitants de Molenbeek, de Cureghem ou de la Querelle quand ils défendent leur dignité dans un morceau de ville où ils se sentent chez eux et où personne ne peut se permettre de les regarder de haut.

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