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Vous avez dit « pacte social » ?

Henri Goldman

· BELGIQUE

Le 4 juin, Georges-Louis Bouchez et Robert Vertenueil, respectivement présidents du MR et de la FGTB, devisaient ensemble de la signature d’un « nouveau Pacte social ». À la suite de quoi le second fut dégommé de son poste par les instances wallonnes de la FGTB qui l’avaient nommé, au prétexte qu’il s’était avancé sans aucun mandat [1].

Au moment même, l'annonce m'avait semblé bizarre. Un « Pacte » (avec un « P » majuscule), ça ne s'annonce pas à l'heure de l'apéro. L’ancien Pacte, qui créa la Sécurité sociale, date de 1944. Un nouveau, pour autant qu’on puisse en conclure un, devrait être capable de tenir à son tour quelques décennies. La méthode et le chemin pour y parvenir déterminent largement son contenu et sa portée. Première règle à respecter : avant de négocier avec le camp d’en face pour voir ce qui est possible, il faut d’abord s’accorder dans son propre camp.

L’idée de pacte, ou de contrat, suggère que des camps sociaux, aux intérêts divergents, se mettent d’accord sur un compromis pour éviter une guérilla sociale où tout le monde risque de perdre des plumes. Celui de 1944 n’était pas seulement un Pacte social : il était social ET productiviste. L’homme politique dont la figure y est attachée, le socialiste Achille Van Acker, fut aussi l'artisan de la « bataille du charbon» : pour relancer vigoureusement l’économie à la Libération, il fallait convaincre les travailleurs de ne pas profiter de la situation pour revendiquer plus que de raison. La période ouverte par le Pacte social fut marquée par une prospérité économique sans précédent, connue sous le nom des Trente Glorieuses. Le mouvement ouvrier échangeait un engagement à respecter un cadre général de paix sociale en échange d’une amélioration constante et négociée des salaires et des conditions de travail. Pendant 30 ans, la prospérité économique fut telle que les forces du travail et celles du capital y trouvèrent ensemble leur compte. Le compromis fut considéré comme gagnant-gagnant par toutes les parties.

Depuis les années 1980, c’est terminé. On a beau faire semblant, la mondialisation néolibérale a complètement modifié au profit du capital les rapports de forces sociaux qui garantissaient l’équilibre du Pacte de 1944. Enfin, la crise écologique en a également modifié les termes : si un nouveau pacte advient, il sera social ET écologique. Pas l’un sans l’autre. Aujourd’hui, il n’est plus possible d’entretenir les illusions productivistes et mercantiles de l'autre siècle. Et pourtant celles-ci pointent encore derrière les idées qui traînent ici et là de « croissance verte », de « relance par la consommation », voire de dopage généralisé du « pouvoir d’achat ».

Des initiatives convergentes

Cette approche se retrouve dans plusieurs textes produits entre décembre 2018 et aujourd’hui. Le premier est sans doute le plus complet et le plus ambitieux. Largement ouvert à signatures multiples, y compris quelques parlementaires et ministres, tous PS, le Manifeste pour un pacte social et écologique n’a qu’un seul défaut : il a (volontairement ?) ignoré la société civile du « pilier chrétien ». De fait, l’initiative est ouvertement pilotée par le duo de choc qui dirige Solidaris, à savoir son secrétaire général Jean-Pascal Labille et son nouveau président, le professeur Édouard Delruelle (ULg). Par cette initiative, la mutualité socialiste se positionne comme élément moteur dans l’élaboration d’un nouveau pacte. L’avenir dira si, tactiquement, c’était la meilleure option.

Le deuxième texte est plus modeste. À la suite de la publication d’une carte blanche (Le Soir, 1er avril) signée par des centaines de personnes couvrant toutes les nuances de la société civile progressiste (sauf celle qui gravite autour du PTB), une coalition s'est constituée appelant à un « front social, écologique et démocratique». Le texte, publié le 20 mai, s’apparente plus à une feuille de route et s’inscrit dans la perspective du fameux « monde d’après ». Ce que j’apprécie particulièrement : l’accent mis sur « la bataille du récit », c’est-à-dire, avec mes mots à moi, sur la nécessaire conquête de l’hégémonie culturelle, à la Gramsci. C’est une nouveauté, dans un milieu qui parle surtout la langue des rapports de forces, des revendications et des mobilisations.

Ce que j’apprécie particulièrement : l’accent mis sur « la bataille du récit », c’est-à-dire, avec mes mots à moi, sur la nécessaire conquête de l'hégémonie culturelle, à la Gramsci.

Enfin, un troisième texte vient sortir. Il émane d’un parti politique, Ecolo, qui publie « Choisir un horizon, pour un nouveau contrat social-écologique». 65 propositions sous la forme d'un catalogue, marquées aussi par l’urgence post-Corona. Un texte qui m’apparaît moins travaillé que le Manifeste de Solidaris, dont il ne diverge pourtant nulle part de façon irrémédiable (par exemple, les positions à propos du revenu de base me semblent s'être rapprochées), mais Ecolo la joue modeste en le présentant comme une contribution au débat et comme un document d’étape.

Ces trois textes partagent le même impensé. Tous veulent consolider et moderniser l’État social. Est-ce concevable sans partenaires flamands ? Même Ecolo ne signe pas ses propositions avec Groen. Évidemment, les paysages politiques et idéologiques étant ce qu’ils sont, on ne trouvera pas en Flandre des forces disponibles d’un poids équivalent prêtes à s’engager aussi loin. Pourtant, une initiative flamande existe : la coalition #BeterNaCorona, rendue publique le 15 avril. Elle regroupe onze médias flamands de sensibilité progressiste qui veulent réfléchir ensemble à un avenir plus social et plus écologique. C’est la même inspiration, même s’il y a nettement moins de divisions derrière.

Et c'est là qu'intervient une cinquième initiative : la « Coalition Corona », lancée le 3 juin et coordonnée par les coupoles des ONG Nord-Sud. Il s'agit aussi d'une plateforme associative. Ses membres se retrouvent souvent dans les autres initiatives mentionnées. Elle n'évoque pas explicitement un « pacte » ou un « contrat », mais cible bien l'État, dont le rôle incontournable a été mis en évidence par la crise Corona. Mais une caractéristique la distingue de toutes les autres : elle est bilingue et rassemble les syndicats, les mutualités et les principaux réseaux associatifs du nord et du sud.

Bref, on se trouve dans un momentum particulier avec une forte demande émanant de la société civile pour une nouvelle articulation du social et de l'écologique, en alternative au néolibéralisme en vigueur. Les convergences sont réelles, comme en témoigne le fait que certaines signatures se retrouvent sous plusieurs textes. En même temps, il faudra trouver rapidement un chemin pour que le poids sociologique de la gauche francophone puisse s’articuler avec l’agilité et l’inventivité de la gauche intellectuelle et culturelle flamande, si minoritaire soit-elle, tout en resserrant les liens distendus au sein de la société civile instituée qui se meut dans des contextes complètement différents au nord et au sud. La crédibilité de toute ambition fédérale est à ce prix.

[1] Pour les personnes intéressées par les dessous de cette éviction, lire l’excellent billet (19 juin 2020) de Mateo Alaluf sur le site de la revue Politique.

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