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Ihsane Haouach, « voilée républicaine »

Henri Goldman

· BELGIQUE,FRANCE

Je n’ai rencontré qu’une fois Ihsane Haouach, qui vient d’être nommée commissaire du gouvernement auprès de l’Institut pour l’égalité des femmes et des hommes. C’était dans une fête privée. On a parlé de tout et de rien, et sûrement pas de ses motivations à porter un foulard «islamique», un sujet relevant de motivations trop intimes pour pouvoir être abordé lors d’un premier contact mondain. Mais je connaissais déjà son parcours professionnel – elle est diplômée avec grande distinction de la Solvay Business School – qui me rappelait quelque chose : des enfants de l’immigration marocaine semblent refaire le trajet que des enfants de l’immigration juive avaient parcouru un demi-siècle auparavant. Nos parents avaient rarement dépassé l’école primaire ou professionnelle. Ils maîtrisaient mal la langue française. Mais ils avaient su nous transmettre une soif de (re)connaissance et, sans doute, de revanche sociale qui firent de nombre d'entre nous, fils et filles d’ouvrières et d'artisans, des médecins, des professeur·es et des scientifiques reconnus.

La nomination d’Ihsane Haouach, pour le coup réduite à son foulard, déchaine aujourd’hui la fureur des libéraux francophones. Quelle erreur ! Car Ihsane Haouach est la parfaite incarnation de ce que le sociologue franco-iranien Farhad Khosrokhavar a nommé les «voilées républicaines», dont il appelait à reconnaître le rôle capital pour assurer un avenir harmonieux dans les villes cosmopolites modernes. 

Des citoyennes à part entière 

Farhad Khosrokhavar est le co-auteur, avec Françoise Gaspard, de Le foulard et la République (Paris, La découverte, 1995), ouvrage précurseur dans la compréhension d’un phénomène qui enflamme l’espace public depuis 30 ans. Au terme d’une enquête de terrain de deux ans, trois modèles avaient été distingués : celui des femmes traditionnelles d’un certain âge qui perpétuent la tradition, celui des adolescentes à qui le port du foulard permet d’effectuer un passage en douceur de la tradition à la modernité sans subir les foudres d’une famille répressive et celui de jeunes femmes de 18 à 25 ans, acculturées par l’école française qu’elles ont généralement mieux réussi que leurs frères et inscrites dans une trajectoire socio-économique ascendante, qui revendiquent leur différence face à une société où elles ne se sentent pas reconnues comme des Françaises à part entière. 

Lors de son audition devant la commission parlementaire d’information sur la pratique du port du voile intégral (21 octobre 2009), Farhad Khosrokhavar était revenu sur le rôle qui devrait être reconnu à ce groupe de femmes : «[Aujourd’hui,] toute forme de foulard est perçue comme illégitime, soit fondamentaliste, soit archaïque, soit antiféministe, soit contraire aux fondements de la République. En France, des femmes qui portent le foulard et qui peuvent se réclamer de la République ne pourraient pas combattre la “burqa” [comprise ici comme métaphore de l’intégrisme religieux] alors que c’est possible en Hollande, en Allemagne, en Angleterre [1] 

En 2020, dans Mediapart, il persiste : «La politique de l’État a consisté à exclure le voile de l’espace public et surtout, par des séries de mesures coercitives, à le discréditer, voire le stigmatiser autant par les lois que par des actes de dénonciation culturelle (tel ministre qui déclare le voile inacceptable en France, tel maire qui interdit le burkini sur la plage…). […] La bonne politique, disons-le d’emblée, aurait consisté à légitimer le voile individuel contre le voile fondamentaliste. Une grande partie des jeunes femmes qui portent le voile (en fait le foulard) sont d’accord pour souscrire à une version “républicaine” du foulard. Elles reconnaissent l’égalité du genre, rejettent la polygamie, dénoncent les entorses aux droits des femmes, bref, elles auraient pu constituer les “hussardes noires” de la République contre les porteuses du voile fondamentaliste. […] Au lieu de les encourager à rejoindre la République contre celles et ceux qui veulent instaurer le tout-religieux, on les a aliénées, en leur déniant la faculté d’être des citoyennes à part entière. Elles sont soupçonnées de nourrir de noirs desseins fondamentalistes au sujet de la laïcité et dès lors, rejetées dans l’illégitimité et dénoncées comme n’étant pas de vraies Françaises.»  

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Lire aussi : Rien à voir avec l'islam ? (1er novembre 2020)

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Un clivage absurde

En Belgique, on prendrait le même chemin à suivre la nouvelle croisade engagée par le Mouvement réformateur (MR), croisade qui s’acharne aujourd’hui contre Ihsane Haouach. Comme en France, cette attitude vise à refouler hors de l’espace public légitime des «voilées républicaines» qui sont pourtant les mieux placées, comme femmes et comme musulmanes, pour jouer un rôle réparateur dans une ville, Bruxelles, déchirée par une fracture sociale qui se superpose presque parfaitement à une fracture ethnoculturelle. 

Le comble est qu’en se lançant à corps perdu dans cette croisade, le MR joue contre son propre intérêt. Quel gain peut-il en espérer ? Il séduira peut-être quelques socialistes en fin de carrière crispés sur leur vieux logiciel anticlérical. Mais des jeunes Bruxellois ou Wallons que ce vêtement obnubile, il ne doit pas y en avoir beaucoup. S’interrogeant sur son avenir, le MR bruxellois aurait pu avoir l’intelligence d’essayer de capter à son profit le gisement d’énergie et d’esprit d’entreprise que recèle la nouvelle classe moyenne d’origine immigrée. Ce que, pour leur part, les libéraux flamands ont bien compris. Il faut vraiment ignorer tout de ce monde pour se focaliser à ce point sur une variable vestimentaire. En forçant un clivage politique à partir d'une question culturelle, le MR se coupe stupidement de la fraction la plus dynamique de la population bruxelloise. Au risque de programmer ainsi son propre déclin. 

[1] Dans son audition, le sociologue avait ajouté : «J’ai été étonné de voir, à l’université de Harvard et à celle de Yale, le nombre de filles d’origine maghrébine, voire maghrébo-française, qui portaient le voile. Elles m’ont expliqué qu’elles n’avaient pas d’avenir en France comme filles portant le foulard.» 

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