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La religion de Mireille

Henri Goldman

· EUROPE

Vous vous souvenez de Mireille Knoll ? Cette dame de 85 ans avait été sauvagement assassinée le 23 mars 2018 chez elle, à Paris. Elle était juive. En juillet 2020, le mobile antisémite fut confirmé par la Justice. Aurait-elle été assassinée en raison de son identité ou de ses origines juives ? Ce n’est pas ainsi que la décision fut motivée. Pour les juges chargés de l’instruction, le meurtre aurait été commis « en raison de la religion de la victime ».

Religieuse, Mireille Knoll ? Pourtant, « comme beaucoup de ceux qui ont survécu à la Shoah, elle avait pris ses distances avec la religion » lit-on dans Libé. Dans Politis, un ami proche témoigne : à ses obsèques au cimetière juif de Bagneux, « le consistoire de Paris était là en force. On a voulu un enterrement religieux pour Mireille qui n’avait pas vraiment de pratique religieuse. Pourquoi pas. Les kippas étaient nombreuses. […] Et voilà que le grand rabbin de Paris se met à citer un psaume de David. Et ce que dit ce psaume, c’est un appel à Dieu pour éliminer les mécréants ! »

Pour la doxa française, on ne peut être juif que par la religion.

Je confirme : mes parents aussi avaient rompu avec la religion dans laquelle ils avaient grandi. Rescapés d’Auschwitz, survivants de familles massacrées, il leur était difficile de croire encore en un dieu miséricordieux. Ce qui ne les empêchait pas d’être juifs jusqu’au bout des ongles et de vouloir rester fidèles à leur histoire et à leur mémoire. Mais pour la doxa française, on ne peut être juif que par la religion. Pour Le Monde, Mireille Knoll ne pouvait être que « de confession juive ». La même doxa française s’obstine d’ailleurs à écrire le substantif « juif » avec une minuscule, comme catholique ou bouddhiste, même s’agissant de personnes incroyantes, au lieu de « Juif » avec une majuscule, comme Breton ou Arabe, ce qui serait une manière de reconnaître une singularité ethnoculturelle contraire à l’éthos national français.

Chez les Juifs, ce qu’on nomme « religion » est un ensemble de pratiques traditionnelles – les règles de pureté alimentaire, le respect du Shabbat, les fêtes rituelles – qui contribuent au maintien d’une vie communautaire et sert de lien entre ceux et celles dont les ancêtres ne sont pas gaulois. Ça ne concerne pas directement Dieu qui n’a pas besoin de ça. On a connu en Belgique des présidents du Consistoire très attachés à perpétuer les pratiques juives traditionnelles, comme l’abattage rituel ou la circoncision, mais dont la foi en Dieu était, disons, peu assurée.

Conformisme communautaire

Le respect de ces pratiques doit beaucoup à un certain conformisme communautaire. Pareil chez les musulmans comme chez les catho-laïques majoritaires. De même que les juifs et les musulmans ne mangent pas de porc, les majoritaires, qui trouvent ça généralement ridicule, ne mangent pas de chien contrairement à d’autres peuples, et ce au nom d’un interdit aussi puissant que s’il était d’essence divine. Le port de la moustache chez les Turcs, comme alternative à la barbe religieuse, s’est imposé avec le laïque Atatürk. L’obligation pour les femmes occidentales de s’épiler n’a rien de religieux, ce qui ne l’empêche pas d’être un puissant impératif social. Dans l’univers cosmopolite des villes modernes, tous ces impératifs se métissent et s’hybrident. La pression du conformisme communautaire entre en compétition avec la pression en sens inverse de la société globale et chacun·e fait ses propres arbitrages. Se couvrir la tête n’a jamais empêché les jeunes musulmanes de s’habiller sexy et de se maquiller pour se sentir plus avenantes, en combinant ce qu’elles montrent et ce qu’elles cachent comme dans toute stratégie de séduction.

Beaucoup de Juifs, sans doute la majorité en Europe, sont incroyants, et j’ai des ami·es qui s’affirment musulman·es et le sont aussi, même si c’est encore minoritaire. Le bagage singulier des personnes juives ou musulmanes n'est pas réductible à du « convictionnel ». La religion est une facette de la culture, plus ou moins déterminante selon les personnes, les lieux et les époques. Elle la colore, imprègne la langue et marque le paysage. Mais il serait vain de vouloir établir une coupure nette entre tel comportement postulé d’essence religieuse – qu’on devrait alors refouler dans l’espace privé et dont on doit pouvoir se moquer – et tel autre de nature traditionnelle ou culturelle – qui serait tolérable et mérite le respect. Cette distinction est artificielle et ne correspond à aucune réalité vécue.

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