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Le piège du gouvernement d'urgence

Henri Goldman

· BELGIQUE

La rumeur montait : pour cause de pandémie, un gouvernement fédéral d’urgence était en train de se constituer. Il aurait associé les formations initiales de la Suédoise (Open VLD, MR, CD&V et N-VA) et les deux partis socialistes, le SP.A et le PS qui reviendrait sur son refus, martelé depuis des mois, de se retrouver dans un même gouvernement que la N-VA.

Ne soyons pas naïfs : il n’y avait pas que la pandémie. Celle-ci tombait à pic pour sortir d’une situation de blocage politique qui semblait alors totale. Le CD&V ne lâchait rien : il n’entrerait pas dans un gouvernement fédéral sans la N-VA. Le PS maintenait fermement son exclusive : pas question que les socialistes jouent les dépanneurs d’une Suédoise bis. Si aucun des deux ne cédait, on allait droit vers de nouvelles élections. Puis vint le dernier sondage Ipsos publié ce samedi (voir ci-dessous) mais dont les responsables politiques sont toujours avertis avant tout le monde. Il annonçait une bérézina pour la N-VA, désormais largement dépassée par le Vlaams Belang sur ses terres. En Wallonie, le PS maintenait ses positions, mais voyait fondre sur lui le PTB dont la croissance dans l’opinion ne se démentait pas. Bref, à part les partis « hors système » qui ne se sont jamais aussi bien portés – en Flandre, le VB et le PTB passeraient ensemble de 24,3% à 38,1% –, personne n’avait vraiment intérêt à se précipiter vers un nouveau scrutin dont les résultats prévisibles auraient rendu la Belgique encore moins gouvernable qu’aujourd’hui.

Finalement, mettant un terme aux rumeurs dans tous les sens, le PS a confirmé sa position : pas de gouvernement avec la N-VA. La lutte contre la pandémie, cause véritablement nationale, a débouché sur une autre formule : le soutien externe au gouvernement Wilmès des familles socialiste et écologiste pour un mandat limité mais « de plein exercice ». Bien joué, puisque cela revenait à composer, ne fût-ce que pour un temps, une majorité de type Vivaldi, celle qui a la préférence explicite de ces deux familles.

Mais ce sera juste une trêve, politique et sans doute sociale. Le CD&V n’a pas renoncé subitement à son exigence d’un gouvernement avec la N-VA. Or, il n’y a pas de moyen terme possible entre une coalition Vivaldi qui se serait inscrite dans la tradition belge de la concertation sociale, même dégradée par des décennies de néolibéralisme, et l’agenda de la N-VA qui vise à une liquidation brutale de ce modèle. L’ingénieuse formule qui vient d’être trouvée ne tranche rien. Elle donne seulement un répit à toutes les forces en présence pour réorganiser leur camp, affiner leur stratégie, forger des alliances.

La bataille culturelle

L’hypothèse Vivaldi sort renforcée de cet épisode. Notamment parce que la N-VA, en mauvaise posture face au Vlaams Belang, n’est plus en position de force face à l’exclusive du PS. Ni lui ni le CD&V n’auraient quoi que ce soit à gagner à des élections anticipées. Si Vivaldi finit par l’emporter, on aura échappé au pire. Mais il n’y aura vraiment pas de quoi pavoiser. L’Open VLD n’est pas non plus peuplé d’enfants de chœur. Au mieux, une coalition Vivaldi traduira, sur le plan politique mais aussi sur le plan des rapports économiques et sociaux, une situation de « pat », comme on dit aux échecs quand personne n’est en mesure de l’emporter et que les adversaires en conviennent. Les partis en présence devront signer un genre de trêve sociale où chaque partenaire s’engagera à raisonner son propre camp pour ne pas mettre d’édifice en péril. Il ne sera pas facile de museler les mouvements sociaux qui voudront légitimement récupérer ce qu’ils ont perdu sous la Suédoise.

Pour les gauches politiques, syndicales et associatives, cette trêve obligée sera aussi l’occasion d’une introspection stratégique. La pandémie a beau être un bâtard de la mondialisation libérale, celle-ci reste la règle du jeu dominante, y compris à gauche, où on ne s’est jamais interdit de parler de compétitivité ou de pouvoir d’achat (voir billet 5, 6 avril 2019). Ne faudrait-il pas en profiter pour reconstruire un imaginaire alternatif, redessiner les contours de la société où nous voulons vraiment vivre et conformer nos attitudes et nos actions à cette perspective ? La bataille culturelle est moins que jamais dissociable des combats sociaux.

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