Revenir au site

Le siècle des diasporas

Henri Goldman

· MONDE

L’épopée de l’équipe marocaine de football a mis en lumière un incroyable assemblage de joueurs : ils sont pour la plupart nés ailleurs qu’au Maroc, un pays où ils ne vivront sans doute jamais et dont tous ne parlent même pas la langue. Ils possèdent la nationalité de leur pays de naissance dont ils sont pleinement citoyens, du moins sur le papier. Mais c’est pour le Maroc qu’ils ont voulu jouer et qu’ils ont provoqué cet extraordinaire engouement auprès de personnes qui leur ressemblent.
Cette adhésion s’explique sans doute par le besoin d’une population encore massivement discriminée de retrouver de la fierté et de l’estime de soi. Mais ce n’est pas la seule explication. La saga des Lions de l'Atlas peut nous aider à aborder les phénomènes migratoires et leurs suites avec un autre regard. 

 

En l’an 70 de l’ère commune, l’armée romaine conduite par le futur empereur Titus s’empara de Jérusalem et détruisit le Temple, lieu saint des Juifs. Cette destruction constitua le point de départ mythique de la dispersion des Juifs dans le monde. Cette dispersion – en grec « diaspora » – finit par devenir le mode de vie « normal » de communautés ethnoreligieuses dont la présence est attestée au fil des siècles dans de nombreux pays d’Europe, d’Afrique et d’Asie. Au-delà de leurs différences, ces communautés étaient reliées entre elles par une aspiration commune à se retrouver dans la Jérusalem originelle, le jour où, à la fin des temps, le Messie tant attendu donnerait le signal du rassemblement des « exilés ».

La diaspora n’est pas un exil

Mais s’agissait-il vraiment d’un exil terrestre ? Vaste débat qui a divisé l’opinion juive, tout particulièrement au XXe siècle quand la sécularisation de la promesse biblique par le mouvement sioniste et la création de l’État d’Israël en 1948 a accrédité l’idée que tous les Juifs aspiraient à mettre fin sans plus attendre au malheur de vivre en « diaspora ». À la même époque, on pouvait pourtant faire le constat inverse, à propos des Juifs et, désormais, à propos de toutes les minorités que la mondialisation coloniale et postcoloniale allait disséminer aux quatre coins de la planète : vivre en « diaspora » n’est ni un malheur ni une anomalie monstrueuse. C’est au contraire une manière moderne de concilier des identités multiples en combinant une citoyenneté territoriale avec le maintien, voire l’approfondissement de liens transnationaux. 

Sans doute, l’image d’une humanité découpée en nations étanches l’une à l’autre, où les minorités devraient s’assimiler à l’identique sous peine d’être rejetées, continue à faire des ravages. C’est pourtant une image du passé. On sait aujourd’hui qu’aucune frontière physique ne peut empêcher la migration des corps et des âmes, dans un mouvement de va-et-vient permanent. La toile des diasporas, ces réseaux interconnectés par où circulent des flux économiques, culturels et émotionnels, permet aux minorités ethnoculturelles de rester en prise avec l’expérience multiforme de leur groupe d’origine et d’échapper à la schizophrénie du déracinement. Les doubles cultures ne seront plus forcément des moments de transition en attendant de se dissoudre dans un grand melting pot indifférencié, mais des points d’appui nourris en permanence à des sources multiples pour que chacun·e puisse se réinventer une aventure personnelle et collective, en participant de manière originale à la coconstruction de nos sociétés.

Les êtres humains de la diaspora ne sont pas en transition d’une rive à l’autre : ils sont la mer qui les relie.

Penser « diaspora » permet une nouvelle lecture de l’expérience migratoire. Ce n’est plus forcément un trajet d’un point A à un point B. Les êtres humains de la diaspora ne sont pas en transition d’une rive à l’autre : ils sont la mer qui les relie. Ils participent à la reconfiguration générale de la géographie humaine, et celle-ci n’aura jamais de fin. Les patries et les nations issues des siècles passés devront se repenser radicalement sinon elles seront balayées par la puissance de ce phénomène. Oui, le XXIe siècle sera bien le siècle des diasporas. 

••••••••••••••••••••

Ce billet est la reprise de mon édito du numéro 11 (automne 2013) de la revue migrations|magazine (Le siècle des diasporas) édité par le Ciré. Il peut être téléchargé ici, ainsi que les autres numéros.

En manchette : l’équipe du Maroc face à l’Espagne, coupe du monde 2018 (Wikipedia).

 

Tous Les Articles
×

Vous y êtes presque...

Nous venons de vous envoyer un e-mail. Veuillez cliquer sur le lien contenu dans l'e-mail pour confirmer votre abonnement !

OKAbonnements générés par Strikingly