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Un souvenir de la Bolivie d'Evo Morales

Henri Goldman

· MONDE

2008. À l’aurore, j’étais arrivé à Santa Cruz de la Sierra (en manchette). La plus grande ville de Bolivie n’en était pas la capitale. Celle-ci se trouvait à La Paz, dans les hauteurs andines où il n’était pas question de faire atterrir un long courrier ni d’organiser des congrès internationaux à cause du manque d’oxygène dû à l’altitude. En revanche, Santa Cruz était la métropole des grandes prairies récupérées sur la forêt amazonienne. C’était donc là que se tiendrait cette conférence mondiale sur les migrations à laquelle j’allais participer au nom de mon institution, le Centre pour l’égalité des chances.

À Santa Cruz, les Hidalgos étaient les maîtres, dominant de leur haute taille les indigènes Aymaras et Quechuas voués aux positions subalternes de toute éternité. À l’hôtel, de grands gominés pinçant leur anglais s’occupaient de notre accueil, tandis que le service d’étage était assuré par des Indiens bien typés, petits et obséquieux. Celui qui avait tenu à porter mon maigre bagage jusqu’à ma chambre s’était incliné bien bas devant moi en me tendant la main. Je n’avais pu que la serrer à sa consternation, incapable de distribuer des pourboires – je n’avais d’ailleurs pas de monnaie – et le mépris qui va avec.

Evo Morales était un Indien Aymara qui entendait bien faire triompher la dignité des peuples indigènes au même titre que la justice distributive.

Mais hors de Santa Cruz, l’éternité de la domination coloniale avait pris fin. Cette conférence se tenait en Bolivie à l’invitation du gouvernement. Quelques années auparavant, des élections libres avaient porté au pouvoir le MAS, dont l’intitulé complet était Movimiento al Socialismo – Instrumento Político por la Soberanía de los Pueblos et dont le leader, Evo Morales, était un Indien Aymara qui entendait bien faire triompher la dignité des peuples indigènes au même titre que la justice distributive. Nettement majoritaire dans les montagnes, le MAS se heurtait à l’opposition ouverte et aux menées sécessionnistes des élites blanches de Santa Cruz, surtout depuis que Morales s’était mis en tête de nationaliser les hydrocarbures. Notre présence dans cette ville n’était pas vraiment en phase avec l’ambiance qui y régnait. Et nous étions remplis de compassion pour ces subalternes que la révolution venue des Andes semblait n’avoir pas encore touchés.

Virginia Velasco

Pendant quatre jours, nous avons débattu du droit des migrants, un peu mal à l’aise dans la peau de touristes entretenus et servis. Puis, le dernier jour, Evo est descendu avec toute sa suite, histoire de ne pas laisser le mot de la fin au gouverneur de Santa Cruz, son principal adversaire politique. Lors de la collation qui suivit les discours, tout le monde se mélangea joyeusement.

Mon traducteur – un Français expatrié depuis des années – me montra une petite femme qui circulait entre les convives, habillée en indienne avec une ample étoffe à frange sur les épaules et ce curieux chapeau noir en feutre tellement typique. «Tu sais qui c’est ?» Comment aurais-je su ? Elle pouvait être secrétaire, infirmière, diététicienne… «Elle s’appelle Virginia Velasco. C’est le ministre de la Justice

Ça n’a duré qu’une seconde, mais j’ai encaissé. Moi, l’antiraciste blanc, bien conscient des risques du paternalisme et que l’émancipation ne se décrète pas de l’extérieur… mais pas forcément préparé à ce qu’une Indienne attifée comme dans Tintin et les Picaros se pose un peu là, en reprenant fièrement à son compte les signes folklorisés de son patrimoine culturel. On se croyait quitte des stéréotypes, mais non…

Refuser le racisme et la hiérarchie raciale quand, tout en les combattant vigoureusement, on en tire quelque bénéfice, cela ne va pas de soi. C’est un vrai travail, jamais terminé.

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