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Bruxelles, la ville anti-Zemmour

Henri Goldman

· BRUXELLES,FRANCE

Depuis que tout tourne autour de lui, Éric Zemmour a placé le thème du Grand Remplacement au cœur des controverses politiques françaises. Pour ceux et celles qui l’ignoreraient encore, il s’agit d’une thèse selon laquelle les Français «de souche» (ou d’autres peuples européens) seraient en passe d’être évincés démographiquement sur leur propre sol par les Arabes et les Noirs. La civilisation française serait submergée par une autre qui prendrait sa place. Selon cette théorie, pas la peine de faire de laborieuses distinctions entre les musulmans modérés et les islamistes : n’importe qui s’appelle Mohamed ou Samira est un agent du Grand Remplacement et doit être envisagé comme tel. 

Cette thèse révulse, mais comment la combattre sans faux-fuyants ? Détour par Bruxelles. 

Située à 300 kilomètres de Paris, d’accès facile par la route ou le train, Bruxelles se taille une bonne réputation du côté de la classe moyenne française de plus en plus nombreuse à s’y installer. Celle-ci constitue désormais plus de 10% de la population de la capitale belge, ce qui en fait un des plus importants contingents de non-autochtones. Ce qui la séduit ? C’est une métropole francophone à taille humaine, au rayonnement international et au marché immobilier raisonnable. Sur le plan humain, ces Français auront découvert la dimension cosmopolite constitutive de leur nouvelle ville qui fait une partie de son charme. Et notamment ceci.

À Bruxelles, plus de la moitié des élèves de l’enseignement public suivent le cours de religion musulmane [1]. À Bruxelles, 56% des habitants sont étrangers ou nés étrangers. À Bruxelles, dans la tranche d’âge de 0 à 18 ans, le prénom masculin le plus porté est, de très loin, Mohamed, suivi, dans l’ordre, de Adam, Rayan, Ayoub… Chez les filles : Sarah, puis Inès, Aya, Yasmine… À Bruxelles, le président du parlement s’appelle Rachid. La présidente bruxelloise des Verts est la Molenbekoise Rajae, succédant à l’Ixelloise Zakia devenue entre-temps ministre fédérale du climat tandis qu’Ahmed, qui préside le groupe socialiste au parlement fédéral, est aussi bourgmestre de Koekelberg. Ridouane est bourgmestre d’Evere, Emir de Saint-Josse et Maryam en fait fonction à Forest.

Et donc, à Bruxelles, selon la nouvelle rhétorique remplaciste, tous les indicateurs du basculement sont passés au rouge vif. Le Grand Remplacement n’est plus une menace, c’est un fait avéré. Les «Bruxellois de souche», chauffés à blanc par quelques Charles Martel locaux, auront-ils su exprimer leur colère ? 

Préscience bruxelloise ?

Eh bien, pas du tout. Bruxelles reste exceptionnellement allergique au clash des civilisations. Sur 695 conseillers issus des élections municipales d’octobre 2018 dans les 19 communes de la Région bruxelloise, il n’y a pas un seul élu d’extrême droite. Toutes les tentatives d’y importer les obsessions françaises ont échoué. Plus : à rebours d’une Europe qui bascule presque partout à droite, la gauche se retrouve majoritaire au parlement bruxellois en additionnant les députés socialistes, écologistes et de la gauche radicale (PTB) sortis des urnes en juin 2019. Mais comment est-ce possible ?

L’explication renvoie à l’histoire longue. De tous les États majeurs d’Europe continentale, la France présente la configuration politique et territoriale la plus ancienne. Pour se construire, elle a dû batailler ferme contre des menaces aux frontières mais, plus encore, contre sa propre diversité interne, religieuse et culturelle, considérée comme une menace de dilution. Au fil des siècles, elle a ainsi élaboré la mythologie puissante d’une France éternelle et homogène semblable à elle-même depuis la nuit des temps. 

La force de tout nationalisme identitaire est conditionné par la prégnance du mythe fondateur auquel il peut s’adosser. En France, ce mythe est régulièrement ravivé, tant par la gauche que par la droite d'ailleurs. Or, un tel mythe ne peut exister à Bruxelles, ville frontière entre les mondes latin et germanique et capitale d’un pays dont, avant même qu’il n’existe, les provinces ont connu les occupations française, bourguignonne, autrichienne, espagnole et hollandaise qui ont toutes laissé des traces. À Bruxelles, impossible d’avoir la nostalgie d’un passé glorieux qui n’a jamais existé. Les Bruxellois de toutes origines savent qu’ils doivent partager un présent et imaginer un avenir commun en mettant en œuvre des matériaux venus de partout. 

Les Bruxellois de toutes origines savent qu’ils doivent partager un présent et se construire un avenir commun en mettant en œuvre des matériaux venus de partout. 

Tout baigne à Bruxelles ? Non, bien sûr. Cette ville est profondément duale et les inégalités se marquent dans le territoire. Mais celles-ci sont classiquement des inégalités sociales. Le fait que la majeure partie des classes populaires soit issue de l’immigration marocaine ou turque brouille certaines perceptions, ouvre une porte aux délires géopolitiques et alimente quelques polémiques parasites sur la laïcité et le communautarisme, presque toujours importées directement de France. Heureusement, à des rares exceptions près, le monde politique et médiatique ne verse pas d’huile sur ce feu-là.

J’entends l’objection : les différences entre la France et Bruxelles sont telles que la comparaison n’a aucun sens. Il s’agit à coup sûr de deux situations limites, mais celles-ci balisent un même monde qui se transforme sous nos yeux à toute vitesse. En France, au même titre qu’en Hongrie, en Pologne ou en Flandre, la résistance à la mondialisation néolibérale prend la forme d’un communautarisme majoritaire qui fantasme l’identité nationale et se racrapote sur elle. Bruxelles suggère la possibilité d’une autre direction en mettant en œuvre cette belle promesse : «Unir sans confondre, distinguer sans séparer» [2]. Je veux croire qu’ainsi ma ville préfigure l’avenir de l’Europe et que le raidissement zemmourien n’est que le dernier soubresaut d’un vieux monde de toute façon condamné. 

Ce billet est publié en même temps dans le club de Mediapart.

[1] En Belgique, les élèves de l’enseignement public sont tenus de suivre deux heures de cours de religion ou de morale non confessionnelle par semaine. À l'instar de la règle qui prévaut en Alsace-Moselle, sauf qu’en Belgique, le choix ne se limite pas aux religions «historiques» et intègre logiquement l’islam.

[2] Il s’agit de la devise du Centre bruxellois d’action interculturelle, une association qui m'est chère.

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