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Maisons de repos :

la mort, sans l’intention de la donner

Henri Goldman

· BELGIQUE

Les maisons de repos, où on imaginait que nos aîné·es passeraient des jours tranquilles, sont devenues pour eux et pour elles, malgré le dévouement du personnel à qui nous les avions confié·es, des pièges mortels. En Belgique, la proportion de personnes décédées du coronavirus dans les maisons de repos serait sensiblement plus élevée que les pays voisins. Notre pays, qui dispose sans doute d’une des meilleures médecines publiques du monde, a considéré comme un progrès social le fait d’isoler toute une génération dans des espaces confinés qui apparaissent aujourd’hui comme des mouroirs. Mais comment en sommes-nous arrivés là ?

Dans les cultures traditionnelles, les plus fragiles étaient pris·es en charge par les communautés naturelles : la famille élargie, le clan, le village. Puis le capitalisme s’est mêlé de réorganiser la production. Plus question de faire « un peu de tout » dans une économie artisanale sans objectif de rentabilité. Le progrès des sciences et des techniques allait permettre une division des tâches beaucoup plus rationnelle en apparence : le travail à la chaîne, comme dans Les Temps modernes de Chaplin. La machine rendait possibles les économies d’échelle. Seule la grande entreprise « fordiste » était en mesure de rentabiliser de coûteux équipements et de permettre l’accumulation du capital qui était devenu le moteur de la nouvelle société.

Le progrès des sciences et des techniques allait permettre

une division des tâches beaucoup plus rationnelle en apparence : le travail à la chaîne.

Ce modèle a fait exploser les communautés de base qui produisaient en circuit fermé de quoi satisfaire certains de leurs besoins propres. Le besoin de revenus monétaires pour se procurer sur le marché tous les biens nécessaires obligea les femmes à sortir de l’économie domestique et à se mettre en quête d’un deuxième salaire. Plus de temps pour s’occuper des enfants, des malades et des parents âgés. Pour les soulager, à côté d’un système scolaire généralisé qui prenait tous les enfants en charge à partir de 3 ans et même avant, l’État social a mis sur pied des maisons de repos, permettant aux aîné·es de vieillir dans de bonnes conditions sanitaires. Ces maisons furent conçues avec les mêmes exigences que l’entreprise fordiste ou le supermarché : division du travail, économies d’échelle. Si un équipement peut servir à 100 personnes, pourquoi se limiter à 15 ? Ainsi, un corps séparé d’accompagnants professionnels nombreux œuvrant dans des lieux séparés reçu la mission de s’occuper quotidiennement des plus fragiles d’entre nous (personnes âgées ou porteuses de handicap) qui ne devaient plus encombrer la vie des valides tendue vers la performance.


Le coronavirus s’est engouffré dans la faille systémique de ce dispositif. Celui-ci s’est effondré sur le plan proprement sanitaire comme sur le plan de l’équilibre affectif des résidents. Le rassemblement de trop nombreuses personnes fragiles dans des lieux confinés, loin de les protéger, les a rendues plus vulnérables. Cette évidence qui éclate sous nos yeux, pourra-t-on encore l’ignorer demain ?

Trouver la bonne échelle

Il ne s’agit pas pour autant de revenir deux siècles en arrière, à une époque où toute la charge du care pesait sur les femmes de la famille comme une malédiction à laquelle elles ne pouvaient se soustraire. Depuis, elles ont acquis les armes de l’éducation et de l’autonomie financière sans pour autant échapper à la double journée de travail. Mais le progrès humain se réalise souvent en spirale, avec un curseur qui repart dans l’autre sens, mais en avançant. On le pressent déjà : sur les plans sanitaire, commercial, scolaire, démocratique, du logement ou de l’initiative économique, on devra désormais s’appuyer sur les ressources des communautés de vie que constituent les quartiers. Il faut définitivement en finir avec l’organisation sociale et spatiale en zones monofonctionnelles qu’on nous avait vendu dans les années 1950 comme le nec plus ultra du progrès au nom de la division du travail et des économies d’échelle : ici on dort, là on travaille, ici on fait ses achats dans des méga-centres commerciaux, là on se soigne dans des hôpitaux tentaculaires et entre tout ça on circule en voiture. Les quartiers – dont les 118 habités à Bruxelles – doivent devenir autosuffisants pour tous les besoins de base.

C’est à cette échelle que nos aîné·es doivent trouver leur place, comme l’ont préconisé dans une de leurs dix recommandations à court terme 123 chercheurs universitaires en sciences sociales et humaines (Le Soir, 17 avril 2020) : « Réorganisation des maisons de repos en petites unités de 6 à 15 résidents soignés par une équipe multidisciplinaire de 6 à 8 soignants ». C’est au cœur des quartiers qu’une politique publique de la santé doit pouvoir insérer les personnes âgées même en perte d’autonomie qui peuvent être suivies par des équipes sociales et sanitaires itinérantes, en relation avec la vie locale. Dans une politique publique du logement, pourquoi ne pas réserver systématiquement les rez-de-chaussée à des personnes âgées au sein de petits immeubles intergénérationnels, dans l’esprit des maisons kangourou ? N’est-il pas plus agréable de vivre jusqu’au bout dans un environnement avec de vrais voisins qui serait rythmé par les naissances et les unions autant que par les décès ? N’est-ce pas ce que chacun·e de nous souhaiterait pour ses vieux jours ?

Le sort tragique de nos aîné·es est la métaphore d’un monde qui court à sa perte en sacrifiant les plus fragiles, même sans le faire exprès. Une solution humaine au drame qu’ils et elles vivent en ce moment pourrait préfigurer le monde qui lui succèdera.

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