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Bruxelles : la revanche du "Club de la Tentation"

Henri Goldman

· BRUXELLES

Ce billet a été publié une première fois sur ce blog le 7 novembre 2013. Il plonge dans la préhistoire d'une prise de conscience bruxelloise qui, depuis, a fait du chemin.
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Bruxelles, il y a 15 ans. Je connaissais Eric Corijn depuis longtemps. Un passé commun dans la gauche radicale où nous étions presque les seuls à nous intéresser à la « question nationale » qui pour d’autres n’était qu’une diversion. Des retrouvailles quand il fut un des promoteurs de Charta 91, mouvement de réaction au Zwarte Zondag, quand le Vlaams Blok avait réussi sa première percée électorale. Avec quelques-uns (Vincent de Coorebyter, Jacques Bauduin, Thérèse Mangot, Gabriel Maissin…), on avait essayé, avec moins d’écho, de lancer une Charte 91 du côté francophone.

Enfin, nos routes se sont recroisées en 1998 à propos de Bruxelles, qui entre-temps était devenue sa ville. C’était encore l’âge d’or des guerres « linguistiques », avec d’un côté les Flamingants qui menaçaient d’annexer « Brüssel » sur fond de bruits de bottes, et de l’autre des francophonissimes prétendant représenter 95% de la population et méprisant le néerlandais, langue de barbares. À l’époque, le FDF exerçait une hégémonie tellement forte que tous les autres partis francophones se sentaient obligés de suivre, dans une ambiance insupportable où toutes les questions urbaines étaient rabattues sur une opposition FL/FR et où les jeunes institutions de la Région inscrivaient cette opposition dans le marbre alors que la population bruxelloise n’en était déjà plus là.

En 1999, avec la participation de quelques intellectuels bruxellois (Geert van Istendael, Jacques De Decker, Lukas Vander Taelen, Guido Minne, Willy Thomas, An Olaerts…) principalement flamands, nous lancions le Club de la Tentation (du nom de son lieu de réunion, rue de Laeken). Son objectif : « Offrir un cadre pour réfléchir ensemble – par-delà les barrières partisane et linguistique – à un projet de ville pour Bruxelles. » Le Club de la Tentation s’adressait « à des personnes diversement engagées mais qui souhaitent sortir de leurs cénacles culturels, professionnels ou politiques habituels ; à des Bruxellois des deux rôles linguistiques qui ne considèrent pas leur ville comme la pointe avancée de la Flandre ou de la francophonie ; à des progressistes qui se refusent à perpétuer cette sorte d’apartheid qui les sépare – voire les oppose – selon qu’ils sont classés Flamands ou francophones. » Dans la foulée, nous organisions les « Vendredis de la ville » qui préfigurèrent ce qui deviendra bien plus tard le « Nouveau mouvement bruxellois » et où Philippe Van Parijs se manifesta pour la première fois comme Bruxellois engagé.

Mais c’était sans doute trop tôt. Si une véritable conscience bruxelloise était déjà en train de naître du côté flamand, la sauce n’avait pas encore pris du côté francophone tant était toujours dominante l’idéologie du Bruxelles français. Ce courant disposait alors d’un puissant moniteur : le quotidien Le Soir qui incarnait sans faiblir l’identité francophone de la ville.

Aujourd’hui, Le Soir part en campagne contre la N-VA qui voudrait réduire Bruxelles à un lieu de rencontre entre Flamands et « Wallons ». Et pour ce faire, il reprend les formules portées par le nouveau mouvement bruxellois sur l’identité urbaine cosmopolite d’une « petite ville mondiale » qui transcende le vieux clivage belgo-belge complètement dépassé par la démographie. Et de citer à tour de bras Eric Corijn et Philippe Van Parijs qui deviennent presque ses intellectuels de référence. Plus largement, on voit se dresser contre la menace d’un « apartheid social » promis par les nationalistes flamands des personnes, des partis, des journaux qui ont pourtant contribué à la mise sur pied de l’apartheid électoral, culturel, scolaire, associatif et sanitaire en vigueur qui lui a préparé le terrain.

On dira : mieux vaut tard que jamais. Et bienvenue au « Club » !