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Vivaldi : un soulagement ambigu

Henri Goldman

· BELGIQUE

Il y a 16 mois déjà, on la voyait venir, cette coalition. Les résultats du scrutin du 26 mai nous avaient préservés du pire : la reconduction de la Suédoise. Mais un autre scénario, surprenant, se profila par la suite : celui d’un axe PS/N-VA qui aurait ouvert la voie au détricotage de la sécurité sociale et de la solidarité interpersonnelle, sans parler du sort promis aux Bruxellois avec la N-VA aux manettes. Pour éviter de faire entrer le loup du nationalisme flamand dans la bergerie fédérale, “ne reste qu’une seule formule disponible politiquement et mathématiquement : un large accord rassemblant les familles socialiste, écologiste, libérale et englobant le CD&V.” Fallait-il s’en réjouir ? “De toutes les formules dont il fut question, c’est de loin la moins indigeste. Et pourtant, il n’y a pas de quoi pavoiser.” (Extrait de mon édito dans la revue Politique, décembre 2019.)

Aujourd’hui, nous y sommes. Nous échapperons donc au chaos institutionnel dans lequel la N-VA, aiguillonnée par le Vlaams Belang, nous aurait conduits. Mais difficile de ne pas sourire aux déclarations triomphales des divers responsables politiques tellement fiers d'avoir apposé leur marque sur l'accord de gouvernement. Quand tout le monde crie victoire, c’est qu’il y a un loup. Soit, c’est le jeu : pour réussir la Vivaldi, la moindre des choses est de donner l’impression d’y croire.

Équilibre instable

L'aventure ne fait que commencer. Des engagements sur papier qui laissent les questions de financement dans le flou sont autant de bombes à retardement. Si on met de côté les nationalistes flamands, la Vivaldi rassemble tout le spectre des “partis de gouvernement”, de la droite à la gauche, des nucléocrates aux antinucléaires, des obsédés de la baisse de la pression fiscale aux partisans d’une sécurité sociale bien financée, des maniaques de la compétitivité aux adeptes de la relocalisation et des circuits courts, des bétonneurs de frontières aux défenseurs sourcilleux des droits humains. Justice fiscale, justice sociale, transition écologique et solidaire, lutte contre les discriminations… : toutes les composantes de la Vivaldi seraient subitement sur la même longueur d'onde ?

À court terme, c'était ça ou bien pire. Les rapports de forces sociaux et politiques, en Belgique comme en Europe, ne permettent d’espérer rien de mieux pour le moment. La mise en place de la Vivaldi fixe sur la pellicule un moment d’équilibre forcément instable. Il ne faudra pas attendre longtemps pour que les tendances lourdes du “monde d’avant” se manifestent à nouveau. Le Covid-19 n’a évidemment pas aboli la conflictualité sociale qui se prolongera jusqu'au cœur de la majorité fédérale. Mais certains enjeux – qu’il s’agisse du climat, du refinancement des fonctions collectives ou de la réduction des inégalités sociales et environnementales – sont aujourd’hui d’une telle acuité qu’on ne saurait s’en satisfaire.

Pour faire bouger les lignes, la société civile devra jouer pleinement son rôle, sans rompre avec ses relais politiques traditionnels mais en conservant jalousement son autonomie et en assumant sa fonction de contre-pouvoir.

Pour faire bouger les lignes, la société civile devra jouer pleinement son rôle, sans rompre avec ses relais politiques traditionnels mais en conservant jalousement son autonomie et en assumant sa fonction de contre-pouvoir. Car même si on peut comprendre qu’il n’y avait pas d'alternative, on n’imagine pas qu’il faille accepter tels quels, au nom d'une loyauté fédérale qui n'engage que ses signataires et où chacun tient l’autre par la barbichette, les compromis boiteux qui en résulteront. Cette société civile, qui condense la citoyenneté active en occupant l'espace démocratique entre la sphère politique professionnelle et le citoyen individuel atomisé, devra jouer serré. Attention à ne pas s’épuiser à mettre en œuvre un agenda compulsif articulant revendications et mobilisations. Ce sont des lignes de clivage plus profondes, celles qui délimitent les imaginaires collectifs et les comportements sociaux qui en découlent – une contre-hégémonie, aurait dit Gramsci –, qui doivent bouger. La bataille sera aussi culturelle et ça prendra du temps.

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J'ai repris et affiné dans ce billet quelques éléments d'un billet précédent qui avait connu des problèmes de diffusion.

Photo en manchette : © Niek Verlaan de Pixabay

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